À propos

On entend souvent cette question quand on est plasticien, quelque soit notre médium :

« Tu travailles sur quoi ? ».

Question d’autant plus difficile qu’elle implique un point de vue surplombant de démiurge qui travaillerait sur une thématique claire et identifiée. Il me semble que si l’on choisit un médium artistique, un travail de la matière, de l’espace ou du temps, c’est que l’on ne peut réduire notre recherche à quelque chose de strictement cerné par quelques mots. Les mots sont un support, une aide, une porte d’entrée et parfois une partie du travail, mais ne peuvent résumer son essence. On ne peut, de même, réduire les efforts d’un essayiste ou d’un romancier, aux quatrièmes de couvertures de leurs ouvrages. Pour ma part si je dois nommer une porte d’entrée à mon travail ce serait la notion d’espace, de production d’espace par le geste. J’envisage mes productions, aussi bien artistiques que textuelles, comme une recherche de l’espace, comme une recherche dans l’espace et avec lui. J’expérimente, je tente d’évoquer et de présenter à autrui quelque chose qui a lieu de l’intérieur des gestes qui nous permettent de lui donner existence en nous et avec autrui. L’une des problématiques majeures de ce travail concerne l’adresse. Comment transmettre à un autre, une expérience individuelle de l’espace sans être ni didactique ni abscond ? Et comment, de plus, ne pas la réduire à cette dimension individuelle, car je la considère comme indice d’une expérience plus vaste, plus sociale et générée par des outils techniques et surtout technologiques. On peut situer cette idée dans la lignée de pensée de ce que Pierre Musso nomme «industriation». Il envisage avant tout l’industrie comme une machinerie symbolique.

« Avant d’être machinisme, elle est une grande machinerie intellectuelle. Nous vivons et nous croyons dans les « Révolutions industrielles » qui se multiplient depuis deux siècles. »[1]

Nos techniques (machines sous-traitant la matière) et nos technologies (machines sous-traitant l’information)[2] transforment nos perceptions en même temps que nous les inventons et les utilisons.

Revenons à la notion d’espace. Elle concerne en priorité l’idée de distance, d’intervalle séparant deux lieux ou deux entités. En philosophie il s’agit du milieu indéfini contenant tous les objets existants ou concevables.[3] Je choisis ici de m’appuyer sur la notion de Jacques Lafon dans Esthétique de l’image de synthèse :

« L’espace primordial n’est pas géométrique, mais ensemble de relations entre les objets qui en définissent les qualités substantielles ou topologiques. C’est par ses sens, sa position ou son mouvement que l’homme commence à découvrir, étudier et interférer avec son environnement (ou convenir de l’existence d’une réalité). »[4]

Puisque c’est par ses sens et ses interactions avec les objets l’environnant que l’humain affine et construit sa perception spatiale, l’omniprésence des écrans dans notre monde contemporain, a certainement une influence substantielle sur celle-ci. De même que la photographie (morcellement/mouvement/preuve) a transformé nos façons de regarder ; de façon plus ciblée, qu’est-ce que les technologies à écrans tactiles, transforment dans nos rapports aux images ? Et de là, qu’elle est l’influence sur notre conception de l’espace ? Si l’écran connecté à Internet est envisagé comme une fenêtre sur le monde, et qu’en conséquence on analyse cette métaphore en perspective de ce que le géographe Thierry Joliveau nomme le « géoweb » ; qu’est-ce que transforme notre usage tactile de ces écrans ? Nous partons du postulat qu’une conception et par là-même une perception particulière est générée par nos usages d’Internet à l’aide des manipulations par écran tactile. Que, de plus, c’est l’un des rôles de l’artiste que de mettre au jour certains changements sociétaux. 2005 est l’année de rupture, de changement radical, dans la diffusion des données géospatiales sur Internet. C’est l’année du lancement de l’application Googla Maps, suivi quelques mois plus tard par l’outil 3D Google Earth.

« […] Google Maps a été conçu non comme un service, mais comme un service de services. Google fournit ainsi des données organisées sous forme de couches d’informations géographiques (images aériennes, plans routiers, etc.), des fonctions logicielles et d’interrogation […] »[5]

Ce qui m’intéresse ici, n’est pas ce qui avait été identifié dans les milieux artistiques avec la psychogéographie, et qui est perpétué avec ces outils. Puisque les individus gèrent directement sur le Web leurs expériences quotidiennes de l’espace et y explorent leurs relations personnelles aux lieux. Mais c’est l’organisation en couches de l’information qui est particulière à ce mode de représentation, qu’elle soit photographique, schématique, sonore ou textuelle. Ces outils dans la lignée de la photographie médicale permettent une pénétration symbolique dans la matière, dans le lieu.

Le fait que nous naviguions du bout des doigts parmi ces informations et ces images qu’est-ce que cela accentue ?

Il existe diverses manipulations informatiques permises par le tactile. Nous nous concentrerons sur deux d’entre-elles, le geste de « pénétration » de l’image, puis le geste de défilement vertical, polarisé dans ses deux sens indifféremment :

  • Un geste de « pénétration » de l’image par un acte dit de zoom:

° Soit manipulation à deux doigts qui indiquent chacun une direction opposée le long d’une diagonale de l’image. C’est une représentation d’étirement comme si l’image était élastique.

° Soit d’un seul doigt qui « double-click » sur l’image. Le dispositif singe le fonctionnement physique d’une loupe : en usant souvent pour différencier l’endroit agrandi, d’un carré, parfois d’un cercle avec un effet ombré sur le pourtour. Il s’agit de l’ouverture d’une nouvelle fenêtre dans l’image. Toujours légèrement en décalage de l’image source qui est agrandie.

Il est question dans les deux cas de transmettre une matérialité au geste et une matière à l’image.

  • Un geste de défilement du haut vers le bas, ou du bas vers le haut.

Il y a alors symbolisation d’un espace infini, non interrompue par la fin physique du support. On y retrouve également l’idée de mémoire absolue suscité en premier par les communautés alternatives ayant favorisé l’essor d’Internet à l’extérieur du vivier universitaire[6].

Je cherche à traverser, à utiliser et à comprendre cette matière / sans matière, cette perception de la distance par la main / sans distance que favorise nos nouveaux outils technologiques.

J’aborde ma recherche plastique par divers axes :

  • La photographie, son montage et son installation avec miroirs et projection

En confrontation avec d’autres usages du tactile et du déploiement dans l’espace :

  • Par des travaux d’origami, du tissu, et une pratique assidue de la danse.

J’accompagne et je nourris cette recherche par un travail théorique soutenu dans le cadre d’un doctorat à l’Université Rennes 2.


[1]            La Religion industrielle, Monastère, manufacture, usine, une généalogie de l’entreprise, Pierre Musso, éd : Fayard et Institue d’études avancées de Nantes, coll « Sciences humaines », Paris, 2017.

[2]            J’emprunte cette distinction à Pascal Krajewski. Il est docteur en sciences de l’art (2012) et chercheur associé à l’Université́ de Lisbonne. Ancien diplômé́ en aérospatiale, il officie aujourd’hui dans le sud de la France comme responsable informatique en milieu culturel. Il est l’auteur d’articles et d’essais sur l’art contemporain, la technologie, la BD, les images, les gestes, il est membre des comités des revues en ligne Appareil et Convocarte. Son travail oscille entre l’esthétique des arts actuels et l’épistémologie critique.

[3]            L’origine et le contenu de cette notion varie selon les auteurs et les doctrines.

[4]            P. 26, J. LAFON, Esthétique de l’image de synthèse ; La trace de l’ange, Paris, L’Harmattan, 1999.

[5]            P. 227-239, Thierry JOLIVEAU, « La géographie et la géomatique au crible de la néogéographie », in Tracés, n°3, H-S 10, 2010.

[6]            Pour plus de détails à ce propos se référer à, L’imaginaire d’Internet, Patrice FLICHY, La Découverte, Paris, 2001.